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Archives - "Le peuple kanak est au milieu de la rivière"

Le Monde Diplomatique - juillet 1998

mercredi 16 janvier 2008 (Date de rédaction antérieure : juillet 1998).

« LE PEUPLE KANAK EST AU MILIEU DE LA RIVIÈRE »

A la recherche d’un destin commun en Nouvelle- Calédonie

L’ACCORD signé le 5 mai 1998 à Nouméa entre le gouvernement français, le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) et le Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) place la Nouvelle- Calédonie sur la voie de l’émancipation politique et met fin à son statut de territoire d’outre-mer (TOM). Des mesures majeures sont prévues : transfert de compétences d’Etat vers un nouvel exécutif, construction d’une « citoyenneté de la Nouvelle- Calédonie », protection de l’emploi local et organisation, d’ici quinze à vingt ans, d’un référendum qui proposera de faire accéder ou non la Nouvelle- Calédonie à une souveraineté pleine et entière. Alors que la dynamique impulsée depuis 1988 par les accords de Matignon n’est pas parvenue à rééquilibrer l’archipel, le cadre institutionnel qui doit être ratifié par les deux Assemblées le 6 juillet permettra-t-il aux différentes communautés de construire ensemble une nation ? Par Alban Bensa et Eric Wittersheim

(Anthropologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. A notamment publié : "Nouvelle-Calédonie, un paradis dans la tourmente, Gallimard, coll. "Découvertes", 1990, et "Chroniques Kanak. L’ethnologie et marche", in "Ethnies" n° 18619, Paris, 1995.)

Au lendemain de la signature des accords du 5 mai 1998 par le gouvernement, le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) et le Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS), Nouméa manifeste son soulagement par des sourires et des propos aimables. Comme si chacun exprimait le sentiment d’avoir échappé à un grand danger. Indépendantiste ou non, tout le monde affiche sa satisfaction de voir s’éloigner le spectre d’un retour des « événements » de 1984-1988.

Reste que la première émotion cède vite la place à la perplexité. Chacun sait que les raisons de ce consensus sont souvent diamétralement opposées. Certains pensent que la voie vers l’indépendance est enfin ouverte, tandis que d’autres espèrent « avoir gagné vingt ans de tranquillité ». On se perd en conjectures, sans bien maîtriser, ni parfois même connaître, le texte élaboré par des négociateurs a priori antagonistes mais qui affichent tous leur contentement. Que se passera-t-il durant ces quinze ou vingt années (1) ? Elles semblent longues à ceux qui escomptaient un accès rapide à l’indépendance, mais très courtes en regard de la décennie écoulée, laquelle n’a pas suffi pour réaliser le rééquilibrage annoncé par les accords de Matignon du 26 juin 1988.

Chez les jeunes de toutes ethnies des quartiers populaires de Nouméa, ces pronostics et interrogations ne suscitent guère que l’indifférence : « Les accords de Matignon ne nous ont pas apporté de boulot, on ne voit pas ce que les accords de Nouméa pourraient bien changer », lancent-ils désabusés. En quête de travail et de subsides immédiats, ils ne voient pas en quoi ces décisions prises en haut lieu pourraient résoudre leurs problèmes. Le débat institutionnel leur paraît souvent bien abstrait, ce qui laisse parfois la place à des réflexes politiques schématiques.

C’est qu’il est encore trop tôt pour évaluer la portée de la nouvelle donne proposée par les accords de Nouméa. Seuls les appareils politiques s’inscrivent déjà dans le jeu institutionnel annoncé. Dès l’année prochaine se tiendront des élections provinciales et territoriales ; les partis et leurs dirigeants préparent cette échéance, pesant leur popularité et leurs chances. Ainsi s’amorce, sur des bases plus ou moins claires, une recomposition rapide et complexe des alliances et des affiliations. Se sont regroupés par exemple, dans les Fédérations des comités de coordination des indépendantistes (FCCI), ceux qui crurent bon d’ouvrir seuls des discussions avec le RPCR, passant outre la stratégie, finalement victorieuse, du FLNKS de faire du dossier du nickel (2) un préalable à toute reprise des négociations. Exclus pour cela de l’Union calédonienne (composante principale du FLNKS), MM. Léopold Jorédié et François Burck ont fondé avec M. Raphaël Mapou, un transfuge du Parti de libération kanak (Palika), ce nouveau mouvement qui entend « libérer la parole ». Mais, derrière ce jeu surprenant, se décèlent aisément des ambitions électorales. Les dirigeants du FCCI font jouer leurs propres réseaux et tentent ainsi de grignoter les fiefs traditionnels du FLNKS.

Figure de proue du RPCR, M. Jacques Lafleur, qui a favorisé cette scission, s’est aussi efforcé de réduire ou de marginaliser ceux qui, dans son propre camp, cherchent à faire entendre leur voix. Une Nouvelle-Calédonie pour tous (UNCT), parti fondé en 1995 par l’homme d’affaires Didier Leroux pour « proposer une solution de rechange non indépendantiste à la toute-puissance » du RPCR, a récemment éclaté (3). Tandis que, dans la province du Nord, des Européens anti-indépendantistes travaillent avec le FLNKS au rééquilibrage économique, s’estimant « lâchés » par le RPCR.

Ces fragmentations ne sont pas anodines, car il est prévu par les accords que le seuil d’éligibilité de 5 % se calcule dorénavant à partir du nombre d’inscrits et non du nombre des suffrages exprimés. Compte tenu de l’important taux d’abstention habituel, le seuil effectif d’éligibilité pourra ainsi s’élever jusqu’à 10 % des votants. Cette mesure pourrait bien renforcer l’hégémonie du RPCR, à moins que les petites formations des deux camps ne se fédèrent. La présence, pour la première fois, d’Européens dissidents du RPCR à une réunion publique du FLNKS tenue à Poindimié, le 2 mai dernier, laisse penser que, à peine signés, les accords de Nouméa, en impliquant tous les Calédoniens dans la construction d’un avenir commun, ont déjà quelque peu lézardé la forteresse de M. Jacques Lafleur.

L’Union syndicale des travailleurs kanaks et exploités (USTKE) a critiqué les accords : le principal syndicat de Nouvelle-Calédonie, fervent partisan d’un accès « automatique » - sans référendum - à l’indépendance, considère que le futur exécutif du Territoire ne peut, au vu des rapports de forces électoraux, qu’être dominé par le RPCR. On peut en effet redouter que ce pouvoir anti- indépendantiste n’applique pas les dispositions du texte par lesquelles la Nouvelle-Calédonie devrait progressivement changer de souveraineté. Mais la « loi constitutionnelle » votée le 16 juin 1998 à l’Assemblée nationale prévient ce danger : les principales décisions concernant l’avenir du Territoire ne seront pas débattues par le Congrès de Nouvelle-Calédonie mais figureront en amont dans une loi organique ayant valeur constitutionnelle.

L’USTKE, sceptique quant à la bonne application de l’accord, laisse entendre qu’elle pourrait présenter ses propres candidats aux prochaines élections. Il est vrai que ce syndicat s’est, au cours des dix dernières années, solidement implanté. Ses succès sont proportionnels à l’évolution du marché et des formes du travail. La modernisation économique et les nouvelles exigences des salariés (garanties d’emploi, sécurité, représentativité, etc.), entrent en contradiction tant avec une législation inadaptée qu’avec les habitudes autoritaires et clientélistes du patronat local. Ces arguments rallient à l’USTKE des salariés de toutes ethnies d’autant plus inquiets que nombre d’emplois sont accaparés par des métropolitains arrivés récemment.

Tant à Nouméa que dans l’intérieur du Territoire, les accords de Matignon ont relancé l’économie mais ne sont pas parvenus à réduire les profonds déséquilibres qui entravent un développement de l’archipel au bénéfice de tous. Durant les dix années écoulées, la vie économique du « Caillou » n’a cessé d’être dominée par la province du Sud, autour de Nouméa, et ses puissances financières. Tout se passe comme si celles-ci cherchaient à renforcer les activités et les infrastructures sur le grand Nouméa afin de contrecarrer les efforts des deux provinces indépendantistes du Nord pour peser dans la vie économique. Par exemple, la constitution récente d’une « ceinture verte » autour de Nouméa entendait assurer l’approvisionnement de la capitale en produits maraîchers. Les effets de cette option autarcique ne se sont pas fait attendre : en moins de dix ans, le volume des débouchés agricoles de la province du Nord a chuté de près d’un tiers.

Selon la même logique, les investissements touristiques de la province du Sud concurrencent les efforts réalisés dans ce domaine par le Nord et les îles Loyauté. Nouméa cherche à se constituer un patrimoine hôtelier qui offrirait tous les attraits du Pacifique à ses clients sans que ces derniers n’aient à faire l’expérience du monde mélanésien en se rendant dans les deux autres provinces. A l’intérieur de la ville même, l’opposition entre quartiers favorisés et zones d’habitat social tend à reproduire les clivages entre le sud et le nord de l’archipel, entre Européens et Kanaks. Tandis qu’au centre et au sud de la capitale (quartiers blancs), le prix des terrains ne cesse d’augmenter, les constructions d’habitat social sont rejetées à la périphérie, majoritairement peuplée de Kanaks et de Polynésiens. Un développement anarchique

LE boom économique induit par les accords de Matignon ainsi que la loi Pons sur la défiscalisation ont déclenché des opérations immobilières prestigieuses et parfois précipitées. Profitant de la pression foncière, des promoteurs n’ont pas hésité à bâtir, dans un quartier chic, des résidences de standing sur des « zones de constructibilité médiocre ». C’est avec la même désinvolture que l’on envisage de tracer une voie rapide pour relier deux quartiers résidentiels. Le projet devait initialement traverser un lotissement, une forêt et les abords d’un village kanak. Les protestations véhémentes des riverains ne feront pas renoncer les pouvoirs publics : ouvrage d’art d’un coût considérable, la route devrait finalement être construite sur le récif de corail qui longe le rivage !

Dans le même temps, transports en commun et cités HLM rivalisent toujours de vétusté et d’inconfort. Les interventions des pouvoirs publics sont en outre assez sélectives ; ces derniers mois, les services phytosanitaires de Nouméa semblaient plus déterminés à éradiquer les moustiques dans certains quartiers que dans d’autres...

C’est dans ce contexte de développement urbain anarchique, non sans ressemblance avec celui de la Côte d’Azur des années 70 - Nouméa n’est-elle pas jumelée avec Nice ? - que s’est imposée depuis quelques années une logique de bidonvilles. Les fameux « squats », souvent entourés de champs cultivés, abritent près de huit mille personnes, essentiellement kanaks et wallisiennes (4). Les cités des alentours de la ville sont elles aussi peuplées en quasi-totalité d’Océaniens. Et ceux qui cherchent à déménager se heurtent à des barrières tant économiques que sociales, comme ces cadres kanaks qui se virent éconduits par les agents immobiliers des quartiers résidentiels au motif que leur mode de vie supposé pourrait importuner le voisinage... Il arrive que les Kanaks rencontrent dans leur propre pays des situations comparables à celles que connaissent les immigrés en métropole.

En somme, la croissance exponentielle de Nouméa mobilise des capitaux énormes, sans que la plupart de ces investissements répondent aux besoins les plus criants d’une majorité de la population. Dans le même temps, les investissements des provinces du Nord et des îles visent encore pour l’essentiel à doter l’intérieur d’un niveau d’infrastructure minimum (routes, électricité, téléphone, adductions d’eau). Dans ce domaine, il ne fait aucun doute que la provincialisation a, en dix ans, sensiblement amélioré la situation. Il n’en est pas de même pour le niveau de vie, qui reste relativement bas (5).

En revanche, durant cette période la province du Sud (dont les entreprises ont largement bénéficié des chantiers ouverts dans le Nord) a connu un essor particulièrement visible : 4 x 4 rutilants, bateaux de plaisance, boutiques de mode, etc. La réduction des écarts entre le Sud et le Nord, entre les riches et les pauvres, objectif affiché de la décennie 1988-1998, reste donc pour l’heure un voeu pieux. Comme un pays en voie de développement, la Nouvelle-Calédonie souffre de l’hypertrophie d’un pôle urbain qui concentre les richesses, ce qui, par opposition, souligne la pauvreté des zones rurales.

L’insistance des accords de Nouméa à rejeter la possibilité d’un partage institutionnel du Territoire masque mal le spectre d’une partition de fait. La volonté des indépendantistes d’installer une usine de retraitement du nickel dans le nord de l’île prend ici tout son sens. Ce complexe industriel, qui devrait créer d’ici huit à dix ans 750 emplois directs et 2 000 emplois induits, permettra surtout de poursuivre la diversification des investissements déjà engagée par la Sofinor (6), bras financier de la province du Nord. L’objectif est d’assurer des ressources aux zones majoritairement kanaks et de procéder au rééquilibrage économique et démographique de l’archipel. « Il ne faut plus penser en termes de micro-projets mais envisager de véritables projets de développement », déclare M. Raphaël Pidjot, président de la Sofinor, confirmant ainsi l’option industrielle des indépendantistes. La politique agricole de la province rencontre, il est vrai, bien des difficultés. Les experts en développement sont paradoxalement amenés à soutenir désormais les cultures vivrières d’autosubsistance : ne vaut-il pas mieux assurer aux familles une sécurité alimentaire que d’inciter à des productions nouvelles sans garanties de débouchés ?

La coupure entre le Nord et le Sud grève toute possibilité de développement homogène et concerté. Entre provinces du Nord et îles, à fort potentiel agricole, touristique et industriel, et province du Sud, où se concentrent l’activité économique et une majorité de la population, il serait nécessaire de mettre en place un véritable « pacte », voire un fonds de péréquation qui freinerait ce dévoiement du projet économique des accords de Matignon. L’exécutif qui prendra les rênes en 1999 aura-t-il la volonté d’impulser une politique économique et sociale qui s’adresserait enfin à l’ensemble du pays ? C’est l’idée qui s’impose aux acteurs économiques et politiques les plus lucides, qu’ils soient kanaks ou européens, indépendantistes ou non.

En attendant, l’installation de nombreux techniciens et enseignants européens dans le Nord et les îles offre aux Kanaks des occasions diverses : on fabrique des nattes, on vend des bottes de paille pour les bungalows de style traditionnel des hôtels. Un père de famille kanak vivant près du pôle administratif de Koné-Pouembout se réjouit des accords qui, dit-il, « vont amener d’autres Européens et donc de nouveaux emplois de femmes de ménage et de jardiniers ». Comme le relate à l’envi l’unique quotidien, de plus en plus de jeunes Kanaks ne trouvent souvent pas d’autre expédient que de cultiver le cannabis pour approvisionner les appelés du contingent et les migrants venus de métropole en quête de rêve, d’emploi et de soleil. Finalement, les provinces et les communes offrent les emplois les plus stables et aussi les plus recherchés par les habitants du Nord et des îles. Ils les préfèrent de loin aux « petits boulots » qu’offre le privé ou à l’aventure incertaine des micro-projets agricoles.

La logique d’assistanat concerne tout le territoire : près de 6 milliards de francs sont transférés chaque année depuis Paris (budgets des provinces, salaires indexés des fonctionnaires, etc.). Cette dépendance vis-à-vis de Bercy freine l’émergence d’un tissu économique cohérent, qui privilégierait la production locale plutôt que l’importation systématique. La Nouvelle-Calédonie n’a-t-elle pas importé l’an passé plus de 6 000 tonnes de volaille ? Depuis 1988, cette situation ne bénéficie plus seulement au RPCR. Le FLNKS y trouve les moyens d’une politique économique ambitieuse et souhaite que cette aide financière favorise, à terme, les conditions de l’indépendance. Pour sortir de cette « économie assistée » (7), faut-il donc en passer par un surcroît momentané de transferts financiers et... d’assistanat ? Les accords de Nouméa prennent en compte ce paradoxe en proposant des mesures progressives d’émancipation.

En retenant le principe d’une citoyenneté calédonienne à construire, un pas décisif a été franchi. Le texte ratifié par le premier ministre, le 5 mai à Nouméa, prend acte de la volonté du FLNKS que soient jetées les bases d’une Nouvelle-Calédonie enfin affranchie de ses liens institutionnels avec la France. Cette exigence implique une redéfinition du « peuple » concerné. A côté de la population autochtone se sont installées, à différentes époques de la colonisation, plusieurs communautés. Kanaks, Européens, Wallisiens et Tahitiens, Indonésiens et Vietnamiens sont invités à trouver ensemble les voies d’une souveraineté. Les Asiatiques et les Polynésiens, qui ont tant souffert d’être rejetés ou utilisés à des fins électorales par le RPCR, ont remercié les indépendantistes kanaks d’avoir tenu parole en faisant d’eux des citoyens à part entière : « Nous sommes heureux d’être accueillis dans cette case dont le peuple kanak constitue désormais le poteau central », a d’ailleurs déclaré M. Aloisio Sako, dirigeant du Rassemblement démocratique océanien (RDO), parti wallisien intégré depuis peu au FLNKS.

Seules les personnes arrivées tout récemment en Nouvelle-Calédonie (après 1988) sont donc exclues du corps électoral, comme l’avaient déjà décidé les accords de Matignon. Entre les recensements de 1989 et 1996, plus de 16 000 personnes (dont les trois quarts sont nées en métropole) se sont installées sur le Territoire (8). Même si toutes ne restent pas - on estime le solde migratoire à environ 10 000 - cet afflux pénalise tous les Calédoniens ; ces migrants récents, jeunes pour la plupart, sont venus s’ajouter aux 3 000 Calédoniens qui entrent chaque année sur le marché du travail. C’est pour cette raison qu’une législation établira, comme dans tout Etat souverain, une distinction entre les citoyens et ceux, Français compris, qui deviendront de fait des étrangers sur le nouveau territoire. Mesure vitale pour un pays qui compte à peine 200 000 habitants.

L’insistance des accords de Nouméa sur le statut des étrangers fait écho à la crise de l’emploi sur le Territoire. Le contexte de chômage croissant (près de 20 % de la population active) explique en partie la réaction de rejet suscitée par l’arrivée, il y a quelques mois, d’une centaine de boat people chinois. Mais le refus des politiques calédoniens de penser clairement ce problème a alors ouvert la voie à des réactions xénophobes, face sombre du nationalisme. Il ne s’est trouvé personne en Nouvelle-Calédonie pour traiter cette affaire en véritable responsable. Cet épisode peut inquiéter, à la veille d’un accroissement des attributions de l’exécutif local.

Afin d’amener la Nouvelle-Calédonie à un plein exercice de sa liberté institutionnelle, les accords prévoient en effet un transfert progressif de compétences. Il va en découler, dès l’année prochaine, un retrait significatif de l’Etat français dans de nombreux domaines. Mais, en retour, le renforcement des responsabilités locales mettra face à face Kanaks et Européens. Les différends pour les budgets, les postes, les projets de toutes sortes risquent de prendre un tour beaucoup plus vif s’ils ne sont plus du tout arbitrés par l’Etat. En outre, l’éloignement de la métropole, l’insularité et un contexte politique difficile nécessitent un contrôle accru de l’utilisation du flux financier qui, semble-t-il, continuera de relier la Nouvelle-Calédonie à la France. Une dérive du dispositif, fort complexe, qui vient d’être programmé serait de voir le statut de la Nouvelle-Calédonie se rapprocher de celui de la Polynésie française, où le surcroît d’autonomie consenti à Tahiti profite surtout à M. Gaston Flosse (président du gouvernement polynésien) et à ses amis.

Quoi qu’il arrive, dans quinze ou vingt ans, la Nouvelle-Calédonie se trouvera dans une situation institutionnelle bien différente de celle qui prévaut actuellement. Le décrochage par rapport à la France est étayé par des considérations d’ordre historique et culturel. Dans le préambule du texte, la légitimité à former un peuple distinct du peuple français est en effet fondée sur la reconnaissance de deux communautés : celle des autochtones (antérieure à la colonisation) et celle constituée, entre 1853 et 1988, par les Européens (et implicitement par les autres ethnies), venus de gré ou de force s’installer en pays kanak. La spécificité de ces deux communautés et leur partage d’un même destin sur un même sol justifient leur droit à édifier une nation distincte. Encore faudra-t-il que les communautés le souhaitent et s’y préparent : car, comme le souligne M. Victor Tutugoro, porte-parole du FLNKS, « l’émergence perceptible d’un nationalisme calédonien ne s’accompagne pas encore de la formation d’un véritable peuple calédonien ».

La difficulté n’a pas échappé aux négociateurs. Ils espèrent la surmonter en arrimant la future identité nationale à la culture kanak. Ainsi, dès le préambule des accords, explique un membre du bureau politique du FLNKS, « la société kanak a été placée au centre du dispositif ». Le texte établit en effet un lien fondamental entre la culture autochtone et la vocation de la Nouvelle-Calédonie à constituer une nation. Sur un ton résolument ethnologique, de nombreuses références aux réalités mélanésiennes (sites sacrés, lieux tabous, chefferies, chemins coutumiers) appuient ce projet sur une permanence des traditions kanaks. Il est vrai que le monde mélanésien se caractérise par un ensemble de pratiques que les Blancs ignorent le plus souvent. L’usage des langues vernaculaires, la complexité des relations entre groupes familiaux, la prégnance des statuts traditionnels de chacun peuvent être cités parmi les éléments qui sous-tendent, à Nouméa comme dans l’intérieur, cette singularité existentielle forte. Rien pourtant de figé ou de résiduel dans ces pratiques, qui n’ont cessé, avant comme après la colonisation, de se recomposer et de se transformer.

La société kanak a, dès le XIXe siècle, fait l’expérience de la civilisation européenne. Les Kanaks reconnaissent volontiers que la langue française, le christianisme, les partis politiques, le rapport à l’Etat, l’école, les nouveaux biens de consommation ont apporté leur lot de bouleversements et de transformations, mais aussi des ressources supplémentaires de pensée et d’action. Celles-ci ont tantôt supplanté les pratiques dites « traditionnelles », tantôt s’y sont ajoutées ou sont entrées en contradiction avec elles. Comme le dit Alfred Picanon dans le film Emma, une tribu kanak aujourd’hui (9) : « Le peuple kanak est au milieu de la rivière et il lui est difficile d’atteindre l’autre rive, mais il ne peut plus retourner en arrière. »

Ainsi l’univers kanak est-il bien présent mais il s’est élargi, sur le terrain politique, économique et même religieux, à des structures (partis, entreprises, administrations, églises) qui n’ont cessé de voir leur autorité croître. Elus, employés, enseignants, prêtres, pasteurs, responsables administratifs, politiques ou syndicaux kanaks ont désormais la capacité de peser sur des décisions que, du temps de leurs parents, seuls les notables « traditionnels » étaient habilités à prendre. La volonté des chefs de clan, ou des maîtres du sol - premiers occupants et, à ce titre, « gardiens » d’un territoire -, s’oppose ainsi parfois au pouvoir qu’exercent d’autres Kanaks au nom des institutions privées ou publiques qu’ils dirigent. Si la légitimité des « coutumiers » reste forte quand il s’agit d’affaires strictement internes au monde kanak (alliances, attributions des terres, successions des chefferies), elle s’émousse quand elle cherche à s’étendre à des domaines politiques et économiques plus globaux. Lorsqu’on parvient à un compromis sur des questions d’intérêt général, c’est surtout la dimension symbolique du pouvoir coutumier qui est mise en avant et en scène. Ainsi a-t-on vu récemment la toute-puissante société canadienne Falconbridge recevoir des mains du clan propriétaire des lieux l’autorisation - sous la forme d’une monnaie de coquillage - d’exploiter le massif minier de Koniambo. Mais l’Etat français a simultanément versé une soulte de 1 milliard de francs à la société Eramet, propriétaire légal du gisement. Reconnaissance culturelle

Cette dichotomie entre l’autorité symbolique de la tradition et le pouvoir économique et politique effectif a été consacrée dans les accords de Nouméa par le projet de création d’un « Sénat coutumier ». Cette assemblée n’aura qu’un rôle consultatif, limité aux seules questions intéressant l’identité kanak. Les responsables indépendantistes - dont certains occupent pourtant des positions coutumières fortes - souhaitent préserver aux décisions politiques toute leur liberté. Ils n’en accordent pas moins une place centrale à la culture kanak, dont Jean-Marie Tjibaou avait fait le moteur de son action politique (10). A cet égard, l’inauguration, le 4 mai dernier, du centre culturel qui porte son nom a pris un tour exemplaire : l’intégration à une cérémonie coutumière des plus hauts responsables de l’Etat français, le jour du dixième anniversaire de l’assaut de la grotte d’Ouvéa, a étroitement lié la reconnaissance de la culture kanak à l’histoire politique récente de la Nouvelle-Calédonie.

Au moment où l’univers culturel kanak est institué en référence incontournable, de tels usages contemporains de cette culture montrent qu’elle est en fait en pleine mutation. La jeunesse invente des musiques, tandis qu’émerge un milieu artistique kanak. Ce regain de créativité, encouragé depuis dix ans par l’Agence de développement de la culture kanak (ADCK), jette des passerelles en direction des autres communautés, qui font preuve, elles aussi, d’une grande vitalité dans l’expression artistique. Expositions, spectacles, activités éditoriales attestent d’une effervescence sans précédent. Résolument tourné vers l’art contemporain, le Centre Tjibaou offre à la Nouvelle-Calédonie l’outil indispensable d’une renaissance culturelle déjà sensible dans tous les pays du Pacifique.

L’originalité de la Nouvelle-Calédonie est d’avoir à assumer la culture kanak sous toutes ses formes, passées et présentes, et simultanément aussi la culture urbaine calédonienne, portée par une jeunesse qui enjambe les clivages ethniques. Cette avancée dans le domaine des arts, par le biais d’un dialogue interculturel de plus en plus soutenu, nuance l’image véhiculée dans les pays riverains d’une Calédonie au passé et à l’avenir uniquement kanaks.

Il n’en reste pas moins que l’antagonisme entre Européens et Kanaks reste fort dans les domaines économique et politique. L’opposition entre le Sud et le Nord, le RPCR et le FLNKS, et plus généralement entre hauts et bas revenus, marque profondément le Territoire, même si elle est traversée de contradictions prometteuses. La province du Sud compte 25 % de Kanaks et 18 % d’Océaniens. Les uns et les autres conquièrent progressivement des espaces dans Nouméa. Dans le même temps, dans la province du Nord, un nombre significatif d’Européens de souche se sont dégagés de l’emprise du RPCR pour oeuvrer dans l’intérêt de tous. Chacun des deux blocs géographiques et politiques abrite son cheval de Troie, susceptible d’offrir à la Nouvelle-Calédonie une autre solution que la partition. Les accords de Nouméa ouvrent cette perspective de partage démocratique des droits et des responsabilités. Mais cet objectif ne sera pas atteint si la population n’oeuvre pas elle-même au rééquilibrage.

La dérogation à la Constitution imaginée par les négociateurs ouvre une brèche sans précédent dans l’habituel scénario des décolonisations françaises. A l’affrontement meurtrier suivi d’un abandon peu glorieux se substitue ici l’idée, qui fera date et peut-être école, d’une transition concertée vers une nouvelle souveraineté.

(1) Un référendum d’autodétermination sera organisé au cours du quatrième mandat - de cinq ans - du Congrès. En cas de victoire du « non », une nouvelle consultation sera organisée deux ans plus tard. Ensuite, à la demande d’un tiers seulement des membres du Congrès, de nouvelles consultations pourront être organisées.

(2) Le FLNKS s’est opposé, entre avril 1996 et décembre 1997, à toute reprise des discussions sur l’avenir de la Nouvelle- Calédonie, tant que la société Le Nickel - dont l’Etat est actionnaire majoritaire - se refuserait à céder à la province du Nord un massif minier devant fournir en minerai la future usine de retraitement du nickel souhaitée par les indépendantistes.

(3) Le Quotidien, journal qu’il avait lancé en 1995, a dû interrompre sa parution l’an dernier, victime, comme d’autres titres avant lui, du boycottage des annonceurs proches du RPCR.

(4) Cf. Dorothée Dussy, « Les squats de Nouméa. Des occupations spontanées à la conquête symbolique de la ville en Nouvelle-Calédonie », Journal de la société des océanistes, Paris, 1996.

(5) Lire « La stratégie brouillée des indépendantistes en Nouvelle-Calédonie », Le Monde diplomatique, février 1996.

(6) La Sofinor est une holding qui regroupe les différents secteurs d’activité dans lesquels les indépendantistes ont pu investir grâce au rachat de la Société minière du Sud Pacifique (SMSP) à M. Jacques Lafleur en 1990. En seulement huit ans, ils se sont imposés comme les premiers opérateurs dans les secteurs du tourisme, de la mine et de la production aquacole.

(7) Cf. Jean Freyss, Economie assistée et changement social en Nouvelle-Calédonie, PUF-IEDES, Paris, 1995.

(8) Cf. Recensement de la population de Nouvelle-Calédonie, ITSEE, 1996.

(9) Un film de Christine Demmer, réalisé par Emilio Pacoull, La Sept/ARTE - Gaumont Télévision - RFO, 1998.

(10) Cf. Jean-Marie Tjibaou, La Présence kanak, Odile Jacob, Paris, 1996.

http://www.monde-diplomatique.fr/19... - juillet 1998

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