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L’Humanité, 20 octobre 2009

Nouvelle-Calédonie. Saint-Louis, l’enfant terrible

mercredi 21 octobre 2009

Article paru le 20 octobre 2009

reportage Nouvelle-Calédonie

Nouvelle-Calédonie. Saint-Louis, l’enfant terrible

En banlieue de Nouméa, Saint-Louis a été créé voici tout juste cent cinquante ans pour accueillir les bagnards à peine libérés. Le quartier, alors exilé, est désormais au coeur de la métropole calédonienne et attise bien des appétits. La tribu, historiquement turbulente et politisée, a connu une nouvelle vague de répression, après les affrontements survenus en août dernier.

Saint-Louis, à la périphérie de Nouméa, a aussi mauvaise réputation que la banlieue nord à Paris. Et les violents affrontements du 5 et 6 août n’ont rien arrangé. D’après les habitants de Saint-Louis, les taxis hésitent à s’engager dans ses allées de terre battues, bordées par des manguiers, des kaoris et des cocotiers. Ils racontent aussi que les gendarmes mobiles, quand ils sont à la recherche d’un délinquant, débarquent en masse et, armés jusqu’aux dents, pour fouiller cases en bois, cabanes en torchis et « maisons en dur ». Près de 52 % de la population calédonienne a moins de 35 ans et les jeunes composent l’écrasante majorité des 2 000 habitants de la tribu. « Il y a de la criminalité, du chômage, beaucoup de gamins paumés et d’énormes problèmes d’alcool et de drogue. Mais nos jeunes ne sont pas laissés à l’abandon », affirme Narcisse Decoiré, entrepreneur issu de Saint- Louis et militant de l’Union calédonienne (UC). Malgré la précarité, Saint-Louis est en partie préservé. Et pas seulement du fait de son cadre rural. Les structures coutumières sont très présentes, le lien à la terre est encore puissant et, surtout, partis et syndicats indépendantistes, fortement implantés, forment un tissu social dense. Ce qui n’empêche pas les flambées de colère incontrôlée.

« NOUS, ON NE BRÛLE PAS DE BUS, ON BLOQUE LA ROUTE »

«  Pour moi, ce qui se passe en France, c’est encore plus violent. Làbas, les jeunes brûlent des bus et des écoles », se défend d’emblée Jérôme, vingt-cinq ans, syndiqué USTKE. «  Nous, quand ça ne va pas, le premier truc qu’on fait, c’est bloquer la route qui traverse la tribu », poursuit le jeune homme. C’est ce qui s’est passé le 5 août en marge du conflit qui opposait Aircal, la compagnie aérienne domestique, à l’USTKE. La tribu s’était alors engagée dans le sillage du mouvement social lancé par le syndicat. Sauf que, pendant le blocage, après l’échec d’une tentative de négociation, le face-à-face avec les forces de l’ordre a rapidement dégénéré. Plusieurs gendarmes ont été blessés. L’un a été atteint à la cuisse par des tirs de chevrotines, un autre a été touché à la mâchoire par une bille de plomb. Les échauffourées sont monnaie courante, mais Saint-Louis n’avait pas connu d’affrontements aussi violents depuis les heurts qui avaient opposé ses habitants à la communauté wallisienne du quartier voisin de l’Ave-Maria, en 2000. Deux mois plus tard, alors que le calme est revenu, la justice poursuit toujours les responsables. Plusieurs vagues d’interpellations ont eu lieu et onze jeunes ont écopé de peines allant d’un mois à un an de prison ferme. Lundi 12 octobre, ce sont trois adultes, syndiqués ou sympathisants de l’USTKE, considérés comme des « meneurs » par la justice, qui passaient en jugement. Ils ont écopé de douze mois de prison dont quatre mois ferme et mis sous mandat de dépôt à l’audience.

LE SYNDICALISME, UNE HISTOIRE DE FAMILLE

Julie est une métisse de dix-huit ans. Sa mère, membre de l’USTKE, était hier à la barre, accusée notamment d’« incitation à la violence ». « On a tous des parents ou des proches qui militent. Forcément, on suit le mouvement. Mais cela ne veut pas dire qu’il suffit que l’USTKE nous le demande pour qu’on se mette tous à attaquer les flics. Dire ça, ça insinue qu’on est des crétins, juste bons à se laisser berner. » « Ce jour-là, il y avait 500 ou 600 personnes sur le barrage. Autant dire qu’il y avait quasiment tout le monde, résume Reginald, vingt-neuf ans, entraîneur de l’une des trois équipes de foot de Saint-Louis. Ce n’est pas une histoire d’USTKE, mais une histoire de famille, de solidarité. » Lui-même est syndiqué Usoenc. « Ici, il y a une culture de la lutte, et beaucoup de conflits sociaux se sont réglés à Saint-Louis », affirme Réginald. « La tribu est très politisée depuis ces origines », souligne Christian Tein, membre du collectif pour la libération des prisonniers. « Contrairement aux autres tribus, qui ont des racines millénaires, Saint-Louis fête tout juste ses cent cinquante ans. C’est en fait une création des Français. Pour loger les bagnards, qui, une fois libérés, se voyaient offrir des terres, l’administration coloniale a déplacé des populations kanakes un peu partout dans le pays et les a regroupées à Saint-Louis en 1859 », raconte ce militant de l’UC. « Saint-Louis, ce n’est pas une vieille tribu. C’est l’enfant terrible, le pur rejeton de la Calédonie-Française. Et sa population a gardé le sang chaud et la mémoire des vieux qui ont été chassés de leur terre. » Logiquement, avec le temps, la terre de relégation fabriquée de toutes pièces par les Français est devenue un bastion indépendantiste, aussi politisé que turbulent. « Maintenant, comme dans Astérix, on est l’irréductible tribu kanake qui emmerde bien l’envahisseur », plaisante Frédéric Nemoajou, cinquante-quatre ans, habitant de Saint-Louis. Pour lui, pas de doute « la droite rêverait de raser Saint-Louis ».

UNE ROUTE D’UNE IMPORTANCE STRATÉGIQUE

Car, ironie de l’histoire, la tribu kanake autrefois parquée aux portes de « Nouméa la Blanche », est à présent en plein coeur du grand Nouméa. « Saint-Louis est assis au milieu de bon nombre de projets industriels de la province sud. C’est pour ça qu’elle est la caisse de résonance de nombreux conflits sociaux », explique Didier Poiroi, membre du cabinet du groupe FLNKS au Congrès de Nouvelle-Calédonie. La route qui traverse la tribu, celle où se sont déroulés les affrontements du 5 août, a une importance stratégique. «  Près de 20 000 véhicules la pratiquent chaque jour. Elle est empruntée par les habitants des quartiers huppés qui viennent travailler à Nouméa. Et, surtout, par les camions, qui sortent de l’usine Goro Nickel. C’est pour cela qu’on dit que, quand Saint- Louis a mal au crâne, Goro tourne au ralenti », raconte Didier Poiroi. Autre moyen de pression utilisé par la population : les lignes électriques, qui relient la centrale de Yaté à l’usine Goro Nickel. Les pylônes traversent Saint-Louis, en longeant la route. « Progressivement, les gens les plus démunis ont arrêtés de payer leurs factures, en menaçant de couper les pylônes si jamais ont leur coupait l’eau ou l’électricité », raconte Julie.

« JE REGARDE PASSER LES PORSCHE CAYENNE »

Yvéric, vingt-trois ans, ouvrier agricole, se définit comme « un militant de souche » et dénonce lui aussi la « justice coloniale ». Mais il n’est membre d’aucun parti, d’aucun syndicat. Et l’issue du conflit social lui laisse un goût amer. «  Grâce à la signature de l’accord à Aircal, l’employée licenciée a fini par retrouver son boulot. Mais au final, on se retrouve quand même avec une dizaines de mecs de Saint-Louis en taule. C’est cher payé, non ? Pour moi, c’est malheureux. » Son cousin fait partie des jeunes emprisonnés au Camp Est. «  Si ça s’enflamme aussi vite ici, c’est aussi parce que beaucoup ont la rage. Pourtant, la vie n’est pas si mauvaise ici. Il y a la famille, il y a les champs. Mais le fossé est trop voyant entre nous et tout le fric qu’il y a Nouméa. » Pour Yvéric, ce qui symbolise les inégalités, c’est encore « cette foutue route ». « J’habite juste à côté, près du virage du pont de la Thy. Je regarde passer les Porsche Cayenne, les camions de minerai. Moi, c’est ça qui me fend le coeur. » « Au fond, ils auraient pu faire des investissements, pour apaiser la situation, estime Didier Poiroi, membre du cabinet du groupe FLNKS au Congrès de Nouvelle-Calédonie. Au lieu de ça, Saint-Louis a juste eu droit à un peu de saupoudrage. Parce que c’est pratique pour eux de laisser perdurer cet état de fait. Ça leur permet d’affirmer que les Kanaks sont incapables de composer avec les réalités politiques. »

Mehdi Fikri

DES ÉCARTS DE RICHESSE SCANDALEUX :

Selon un rapport de l’Isee de Nouvelle-Calédonie publié en 2007, 20 % des ménages les plus riches perçoivent 55 % du total des revenus déclarés, contre 40 % en France. Plus largement, le rapport interquintile (rapport entre le revenu des vingt pour cent de ménages les plus riches et des 20% des ménages le splus pauvres) est de l’ordre de 20 en Nouvelle-Calédonie, soit plus de trois fois supérieur à celui de la métropole, à un niveau comparable à celui du Chili (19,3). 74% des salariés sont au SMIG ou au SMIG agricole.

Seulement 44% des Calédoniens ont déjà voyagé au moins une fois en dehors du territoire. Les richesses, elles, ont crû de 74% entre 2000 et 2007. L’économie de la Nouvelle-Calédonie dépend à 58% des importations. 93% de ses exportations sont des produits miniers et métallurgiques.


Article paru le 7 août 2009

Rock Wamytan. « Sarkozy veut garder la Nouvelle-Calédonie dans le giron de la France »

Entretien . Rock Wamytan, président du groupe FLNKS, ancien président de la formation indépendantiste et grand chef de la tribu de Saint-Louis, revient sur les récents événements.

La signature d’un accord entre Air Calédonie et le syndicat USTKE, dans la nuit de mercredi à jeudi, suffit-elle à ramener le calme en Nouvelle-Calédonie ?

Rock Wamytan. Le protocole signé tôt hier matin devrait permettre l’arrêt du conflit. Les différentes parties sont venues, hier matin, à la rencontre des barragistes, notamment à Saint-Louis, où je me trouve, et dans les quartiers populaires de Montravel, à Nouméa, où des affrontements avaient eu lieu la veille. La tendance est désormais plutôt à l’apaisement.

Comment expliquer l’incarcération de syndicalistes, dont celle de Gérard Jodar, président de l’USTKE, condamné à un an de prison ferme à la suite d’actions dans le cadre de ce conflit ?

Rock Wamytan. On ne peut pas comprendre cette tension sociale sans évoquer la reprise en main politique voulue par Nicolas Sarkozy dès son arrivée à la présidence de la République. Ce gouvernement fait clairement le choix du tout-sécuritaire. « Ne bougez pas un petit doigt ou nous frapperons » : telle est sa devise. Cette volonté de reprise en main est sensible dans l’ensemble des départements et territoires d’outre-mer. Voyez la précipitation avec laquelle l’État a décidé de faire de Mayotte un département français, au mépris des résolutions de l’ONU sur l’intégrité territoriale des Comores. Nicolas Sarkozy avait d’ailleurs annoncé la couleur dès 2006 dans sa campagne présidentielle. Sur le fond, il a opté pour une politique de réaffirmation de la puissance de la France et de l’autorité de l’État dans ce qu’il appelle « les outre-mer ». En Nouvelle-Calédonie, cette politique passe d’autant plus mal que le pays est engagé, depuis l’accord de Nouméa, dans un processus de décolonisation et d’émancipation.

Craignez-vous une mise en cause de ce processus d’émancipation ?

Rock Wamytan. Certainement. Bernard Kouchner, qui représentait la semaine dernière Nicolas Sarkozy au sommet France-Océanie, a accueilli les délégations des pays voisins en leur souhaitant la bienvenue dans « cette terre de France ». Une telle formule parle d’elle-même. Ce gouvernement n’est pas hostile à l’autonomie de certains territoires. Mais il est hors de question, pour lui, de les voir quitter le giron de la France et de renoncer ainsi au statut de seconde puissance maritime mondiale, présente dans les trois océans. Des signes inquiétants viennent alimenter nos craintes. L’attitude martiale du haut-commissaire Yves Dassonville, missionné par Nicolas Sarkozy, en est un. Nous refusons que l’État verrouille ce processus d’émancipation pour empêcher le pays d’évoluer vers une pleine souveraineté, comme le préconisent le droit et les résolutions internationales.

Le syndicat USTKE ne mâche pas ses mots à l’endroit du FLNKS, qu’il accuse de « mollesse » sur la perspective d’indépendance et d’indifférence face à la situation sociale des populations kanakes. Ces critiques sont-elles fondées ?

Rock Wamytan. En partie, oui. En entrant dans les institutions, le FLNKS s’est un peu coupé du terrain, des luttes sociales. Il s’est en outre replié, ces dernières années, sur des confrontations internes. Nous avons trop laissé filer les choses, privilégiant la gestion à court terme, quitte à susciter, parfois, le mécontentement. Le Parti travailliste, récemment crée par des membres de l’USTKE, se nourrit de ces lacunes. Je suis de ceux qui pensent que pour retrouver sa force, le FLNKS doit renouer franchement avec les luttes politiques et le combat social qui sont sa raison d’être.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui


Article paru le 20 octobre 2009

Nouvelle-Calédonie. « On court vers une catastrophe sociale »

La Nouvelle-Calédonie est une société à deux vitesses. Et le système est entretenu par l’opacité qui règne sur le Caillou et laisse libre cours à l’affairisme.

Nouméa, envoyé spécial

« Si on ne réforme pas très vite le système, on court vers une catastrophe sociale. Mais le problème, c’est qu’en Nouvelle-Calédonie personne n’a de vision globale de l’économie. Dans ce pays règne une grande opacité, qui correspond à une volonté délibérée des pouvoirs publics de regarder ailleurs, pour laisser libre cours à l’affairisme. » À en croire Didier Guénant-Jeanson, secrétaire général de l’Usoenc, il faut faire des manifestations pour avoir des chiffres. « En 2008, nous avons dû bloquer le gouvernement pendant 24 heures pour obtenir la documentation nécessaire à l’élaboration d’une étude sur la vie chère. Autre exemple : la dernière enquête sur la consommation des ménages remonte à 1990. Pour en avoir une nouvelle, il a fallu faire une marche en 2006 et on en attend encore les résultats. »

«  Tout est caché, et c’est devenu la normalité, affirme Didier Guénant- Jeanson. Il y a très peu de contrôles, 90 % des procès-verbaux sont classés sans suite et, de toute façon, les institutions compétentes n’ont pas les moyens humains suffisants pour mener à bien leurs missions. » Par ailleurs, les études de l’Institut d’émissions d’outre-mer (Ieom) et de l’Institut de la statistique et des études économiques de Nouméa (Isee) sont ouvertement contestées dans la presse locale par le patronat et les institutions. Difficile donc de savoir exactement à qui profite vraiment marges abusives, charges sociales basses et autres systèmes de « double défiscalisation ».

Mais, malgré la pénurie d’informations, il y a quelques certitudes. «  La Nouvelle-Calédonie est une société à deux vitesses », reconnaît Élise Desmazures, responsable du département d’études économiques à l’Isee. La vie est beaucoup plus chère qu’en métropole, avec des prix multipliés par deux, trois, voire plus. Alors que, dans le même temps, le SMIG (l’équivalent du smic) s’élève à 125 000 francs pacifique, soit environ 1 050 euros. La bonne croissance calédonienne (environ 5 % entre 2002 et 2008), tractée par les services et le nickel, laisse donc bon nombre de personnes sur le bas-côté. Un foyer calédonien sur quatre vit sous le seuil de pauvreté relative et le taux de chômage s’élevait à 16,3 % en 2004, selon les derniers chiffres de l’Isee. «  Le côté politique de la décolonisation a été traité par l’accord de Nouméa mais, au niveau économique, rien n’a été fait. L’économie de comptoir, au service de quelques privilégiés, est toujours là et il va bien falloir la mettre à bas », conclut Didier Guénant-Jeanson.

M. F.

source : http://www.humanite.fr/

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